Université de Lorraine : Pourquoi la Licence Pro Journalisme et Médias Locaux ferme ?

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« Il n’y a pas de bon moment pour annoncer les mauvaises nouvelles, alors allons-y : vous êtes la dernière promo de la LPJML. » C’est de cette manière que Loïc Ballarini, responsable de la formation, a annoncé la nouvelle à ses étudiants le 19 mai dernier. A une semaine seulement du concours d’entrée : la Licence Pro Journalisme et Médias Locaux de l’Université de Lorraine, c’est terminé. La raison officielle ? Une « réorganisation des formations en journalisme à l’Université ». Que s’est-il passé pour que la LPJML soit mise à mort de manière aussi subite ? Visite guidée d’un système universitaire où les formations se cachent pour mourir.

La LPJML 2013-2014 aux assises du Journalisme - Crédits photo : conferencederedaction.info

Les étudiants 2014-2015 de la licence et du master aux assises du Journalisme sur le journal de la licence pro : conferencederedaction.info

Les étudiants se tenaient prêts. Ils avaient révisé et s’étaient préparés depuis des mois, l’échéance approchait, le concours écrit devait se tenir dans 7 jours. C’est là que le couperet est tombé : « en raison d’une réorganisation des formations en journalisme à l’Université, la LPJML n’ouvrira pas à la rentrée. En conséquence, le concours prévu le 26 mai à Nancy est annulé. » les ex-candidats se passent le mot, et expriment leur incompréhension sur les réseaux sociaux.

La réaction d'étudiants et de candidats à la LPJML après l'annonce de la fermeture - capture d'écran Twitter

La réaction d’étudiants et de candidats à la LPJML quelques jours après un dernier appel à candidature – capture d’écran Twitter

 

S’il s’agit d’une simple réorganisation des formations au sein de l’Université, pourquoi l’annonce intervient-elle aussi tard ? Loïc Ballarini, ex-responsable de la LPJML, affirme lui-même que la décision finale n’a été prise que 2 heures avant qu’il n’envoie le mail à ses étudiants et aux futurs candidats, même s’il était au courant que certaines choses se tramaient en interne. Il ne souhaite pas s’étendre plus sur le sujet, empêtré dans une phase de réorganisation qu’il qualifie de « désagréable » tant pour lui que pour les étudiants.

Un bilan jugé négatif par le HCERES.

Selon une source interne à l’Université de Lorraine, la fermeture s’expliquerait par une évaluation négative réalisée par le Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (HCERES), une autorité administrative indépendante chargée, comme son nom l’indique, d’évaluer les formations au sein de l’enseignement supérieur. Son ancêtre, l’Aéres, avait été fermé en 2013 par Geneviève Fioraso, alors secrétaire d’état chargé de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Cet organisme avait été vivement critiqué, notamment par les chercheurs qui lui reprochaient ses travers bureaucratiques qui la rendait plus proche d’une agence de notation que d’évaluation. Depuis, seul le nom de l’organisme semble avoir changé, il a toujours le pouvoir de vie et de mort sur les formations de l’Université Française. Dernière victime en date donc : la LPJML de Nancy, jugée trop peu professionnalisante par l’organisme avec 30% d’étudiants qui continuent leurs études à la fin de la formation au lieu de rentrer dans la vie active.

(MàJ 16 juin 2016 : C’est en fait l’Université de Lorraine qui a réalisée son auto-évaluation en amont de l’évaluation par le HCERES)

Ce rapport d’évaluation n’est pas trouvable sur le site du HCERES, en revanche on peut y trouver celui datant de la session 2011/2012 quand l’organisme s’appelait encore l’Aéres, avec une appréciation alors plutôt positive : « S’il est évidemment difficile d’évaluer un bilan qui ne porte que sur deux promotions, on peut néanmoins considérer que cette licence a connu un démarrage laissant augurer d’une poursuite favorable ». Le rapport, disponible ici notait dans les points positifs « un bilan d’insertion satisfaisant ». Toujours d’après le rapport, c’était alors 7,10% des étudiants qui se retrouvaient en poursuite d’études à l’issue de la formation, 42,90% en emploi et 35,70% en recherche d’emploi. En 2013 le bilan était moins bon avec cette fois 30% d’étudiants qui poursuivaient leurs études, parfois en rejoignant le master Journalisme et Médias Numériques à Metz, bien plus qu’en 2011/2012. Un taux de poursuite d’études que le HCERES aurait jugé trop fort.

Pour autant le HCERES se contente de formuler des recommandations que les Universités sont libres de suivre ou pas. Même si il serait difficile d’assumer politiquement des choix contraires aux recommandations de l’organisme, c’est donc bien l’Université de Lorraine qui a pris de son plein gré la décision de fermer cette licence et d’en informer les étudiants une semaine à peine avant le concours. Et pour cause, l’évaluation ne serait pas le seul déclencheur de la disparition de la LPJML.

Le grand mercato des enseignants

Toujours selon la source citée plus haut, une vague de mutations des enseignants en journalisme à l’Université de Lorraine serait aussi à l’origine de cette décision. Chaque année, de nombreux enseignants de l’Université française demandent leur mutation dans d’autres établissements « soit pour des raisons personnelles, soit parce que l’herbe est plus verte ailleurs », nous explique notre contact. Ainsi, comme au football, les universités s’échangent des professeurs. Ils formulent leur demande aux alentours de décembre, les réponses, elles, n’arrivent qu’en mai/juin. C’est justement à cette période qu’a fermé la licence. En effet, une bonne partie du département Information et Communication de l’Université de Lorraine avait décidé de plier bagage. Dans un mercato footbalistique, chaque club fait en sorte de garder un nombre d’équipiers suffisants pour pouvoir continuer à mener la compétition. Cela n’a pas été le cas ici, l’Université n’ayant apparemment pas les moyens de former d’autres enseignants aux métiers du journalisme en aussi peu de temps. L’équipe s’est donc retrouvée décimée du jour au lendemain, sans remplaçants à pouvoir piocher sur le banc de touche.

Suite à cette vague de mutations et à la mauvaise appréciation de l’organisme d’évaluation, le conseil de la formation aurait donc pris la décision de fermer la licence pro pour sauvegarder le master avec les quelques enseignants encore disponibles. C’est probablement la raison pour laquelle Loïc Ballarini viens justement de reprendre la tête du master à Metz après le départ de Nathalie Pignard-Cheynel qui succédait déjà à Arnaud Mercier, fondateur du master et ex-candidat à la présidence de l’Université de Lorraine face à Pierre Mutzenhardt en 2012.

Alors pourquoi autant d’enseignants d’un même département ont-ils décidé de partir en même temps ? L’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs, où est-elle carrément roussie à l’Université de Lorraine ? Est-elle en mesure de garantir la pérennité des formations si certaines ferment à cause de phénomènes aussi soudain et pourquoi n’en informe-t-elle pas les étudiants ? A toutes ces questions, les enseignants et personnels de l’Université répondent en dénonçant une situation dommageable pour les étudiants sans pour autant pouvoir l’expliquer. L’institution, elle, n’a pas été en mesure de répondre à nos questions. (MàJ : Contactée mardi dernier, l’Université de Lorraine a finalement répondu dans un communiqué disponible ici)

Pourtant la Licence Pro Journalisme et Médias Locaux n’est pas la seule à avoir disparue du jour au lendemain. On peut aussi citer l’exemple récent de la Licence Pro Spécialisée dans le Droit du Patrimoine et d’autres encore. Dans la plupart des cas les étudiants ont été les derniers a en être informés, se retrouvant avec des plans d’avenirs totalement chamboulés du jour au lendemain. On peut aussi s’étonner de l’évaluation du Haut Conseil qui ne se satisfait pas d’une insertion professionnelle s’élevant tout de même à 70% (même si les étudiants en recherche d’emploi y sont comptabilisés) alors que Najat Vallaud-Belkacem et son secrétaire d’état Thierry Mandon ont annoncé à plusieurs reprises vouloir développer les licences pro dans l’enseignement supérieur français, jugées plus efficaces que les filières traditionnelles.


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